23 février
C'est la traditionnelle journée du tribunal. J'arrive un peu en retard, mais j'apprends que le jugement, qui devait enfin être rendu, a été repoussé à dans deux semaines, pour des excuses bidon, arrangées par l'avocat de la partie adverse. Sosthène est furieux. Il me fait écouter l'enregistrement de la séance au tribunal, c'est la première fois qu'il leur dit enfin ce qu'il pense.
25 février
Ce soir, Céline voulait passer un peu de temps avec Sosthène. C'est à ce moment qu'elle a appris qu'il était retenu dans la cellule du commissariat de police. Jeudi soir, suite à la journée de tribunal de mercredi, il a décidé d'agir. Il a donc ôté des tôles du toit de son propre magasin, loué aux libanais mauvais payeurs. Il avait averti les libanais et avait une pseudo excuse : il continue les travaux dans sa maison, qui est juste au dessus, et les tôles le gênaient. Mais tout ne s'est pas passé comme prévu, et voilà Sosthène derrière les barreaux. Céline est une des premières à lui avoir rendu visite. Et à lui avoir apporté à manger, parce qu'évidemment, sa famille ne s'en occupe pas, et ce n'est pas le rôle des geôliers. Il semble que Sosthène est furieux.
26 février
Aujourd'hui, je suis encore passée voir Sosthène. A midi et ce soir. Ca ne va pas beaucoup mieux, et à part sa petite soeur Monique, personne de sa famille ne semble s'en soucier.
27 février
Dès que l'avion de Céline a décollé, je rentre à la maison, mange un peu, prépare quelques affaires, et je pars voir Sosthène, que je n'ai pas encore vu depuis mon retour. Il va déjà mieux. Les policiers ont compris qu'il n'était pas dangereux, et peut-être même pas dans son tort, dans cette histoire tordue. Moi, je ne peux que passer le plus de temps possible avec lui (pendant ce temps, au moins, il n'est pas dans sa cellule), lui apporter à manger, et demander conseil un peu partout. Romain me donne le mail d'une avocate française de Libreville. Je lui ai écrit ce mail, qui permettra de comprendre ce qui s'est passé :
"La personne concernée :
Sosthène John. Un entrepreneur gabonais comme il y en a peu. Au
milieu d'un Franceville un peu somnolent, il essaye de lancer des
activités. Il est un peu brouillon, mais il a au moins le
mérite d'être actif. Entre autres, il s'occupe d'espaces
verts, il possède une pépinière, il est en train
de lancer un bar, il organise des sorties en pirogue sur la Passa
(c'est a ce titre qu'il travaille professionnellement avec le parc,
concernant les activités touristiques dans le Haut
Ogooué).
Sa famille : attention les dégâts ! C'est la famille de
feu John Peter, un des "grands" de Franceville en son temps. La famille
possède un quartier de la ville, des magasins dans le centre,
une entreprise d'espaces verts, autrefois une scierie ; originaire
d'Okondja, elle a des connaissances partout dans le Gabon, parfois
très importantes. Ce qui n'empêche pas qu'on puisse y
retrouver plusieurs cas de folie. Parmi les soeurs de Sosthène,
une est taxée de folie (il semblerait qu'elle fait de temps en
temps des "crises"), une autre est considérée comme
"légère". Plusieurs membres de la famille sont
évidemment en opposition avec Sosthène depuis qu'il a
repris les rênes de la famille, la succession de son père.
Le petit frère de Sosthène : Isaac, est une star de la
musique gabonaise (concerts jusqu'a Libreville), avec des cotés
assez spéciaux : homosexuel, mais avec tous les aspects
fantasques, voire caricaturaux que cela peut entraîner, voix
exceptionnelle aux dires de tous. Il est en crise ouverte avec
Sosthène depuis quelques années déjà,
apparemment pour les questions d'héritage du père (John
Peter). Isaac a déjà par le passé détruit
le bureau de Sosthène. Je l'ai rencontre quelques fois, il
était calme. Mais il parait qu'il peut se montrer plus violent.
Le contexte familial est donc très compliqué.
Le cas : la famille ne suffisait pas, il fallait rajouter des
intervenants extérieurs. Les Libanais. Evidemment, les magasins
de la famille sont loues a des libanais. Or Sosthène est en
procès depuis déjà quelques mois pour des affaires
d'impayés. Il y a un an qu'il ne touche pas de loyers, le
principal moyen de subsistance de la famille. Enerve, il a tente de
forcer les choses (en fermant de force un magasin). Il s'est
retrouvé avec un procès sur le dos. Il a paye une amende,
mais le tribunal a reconnu les torts des libanais et les a expulses.
C'était en août dernier. Une semaine après, un
appel a été prononce. Sans pièce nouvelle. Depuis,
de renvoi en renvoi, Sosthène a obtenu que la dernière
ligne droite commence, a savoir : renvoi ferme, puis choix de la date
de décision du tribunal, puis décision du tribunal. Donc
pour résumer, environ 5-6 renvois, puis les 3 dernières
dates. C'est a dire, d'août a la semaine dernière. Et une
fois de plus, l'affaire a été reportée. Motif :
l'avocat de la partie adverse, qui n'a jamais ajouté la moindre
pièce au dossier, a demandé par courrier que le jugement
soit reporté, pour qu'il puisse y assister, deux semaines
après. A noter : cet avocat de Libreville ne s'est jamais
présenté a Franceville depuis août. Il envoie sa
secrétaire, qui n'est pas compétente pour le remplacer.
Sosthène, quant a lui, pensant avoir le droit avec lui, n'a pas
juge nécessaire de prendre un avocat.
Les faits : le jugement devait être rendu mercredi matin.
Sosthène, qui est également en train d'agrandir sa
maison, juste au dessus du magasin, a prévenu les libanais qu'il
allait retirer les tôles qui abritent l'avant du magasin,
prétextant qu'il avait besoin de place pour son chantier (en
fait, évidemment, il était furieux contre eux). La nuit,
il est passe aux actes. Il a été surpris par Isaac et le
Libanais. S'est ensuivie une espèce de chaos, au cours duquel la
soeur de Sosthène a brise les vitres de son bureau,
Sosthène a été frappé, mais a menacé
ses assaillants avec une batte de base ball, Isaac a répandu de
l'essence dans le logement et le bureau de Sosthène. Isaac a
alors, semble t il, appelé des gens bien placés, le
procureur a fait procéder a l'arrestation de Sosthène,
qui "était en train de mettre Potos a feu et a sang".
C'était jeudi dans la nuit. Depuis, Sosthène est en garde
a vue au commissariat central. Tant que le procureur ne l'aura pas vu,
il ne pourra pas sortir. Et il ne semble pas vouloir le voir. Le
commissaire semble appuyer Sosthène, mais il ne peut rien contre
un supérieur. Sosthène attaque son 4eme jour de
détention, et on lui a annonce ce matin qu'il pourra sans doute
être libéré "si tout va bien demain soir". Ce qu'on
lui annonce depuis qu'il est enfermé, bien évidemment.
A noter :
- Le Libanais doit plus de 2 millions de CFA a Sosthène (cela
pourrait éventuellement payer un avocat, même si
Sosthène ne semble pas vouloir se faire représenter, ni
même continuer le procès)
- Sosthène connaît le maire central, le sénateur,
il a déjà rencontre plusieurs fois le gouverneur. Mais
Isaac a au moins autant de contacts bien placés.
- le lien entre Isaac et le libanais serait d'après certaines
rumeurs, d'ordre "sentimental". Ce qui est sur, c'est qu'ils sont
très proches.
- la mère de Sosthène a pris parti pour Sosthène,
mais ne peut plus contenir Isaac, qui lui même n'accepte pas
cette décision."
Une affaire bien compliquée.
1er mars
Ce soir, comme je le lui avais promis, je l'accueille à la maison. Il n'est pas souhaitable qu'il retourne directement sur le lieu des débordements. Au CIRMF, il sera tranquille. Nous mangeons tranquillement, discutons pas mal. Il commence à aller plutôt bien. Mais on dirait qu'il ne veut plus se battre contre tout le monde. Il veut quitter le pays dès qu'il le pourra.
2 mars
A midi, mauvaise surprise : la voiture ne démarre plus. Mais Sosthène arrive (je devais le ramener à la maison). Il regarde un peu, se déclare incompétent, et nous allons chercher un de ses bons amis, spécialisé en électricité de voitures. Il refait tout le circuit électrique pendant que Sosthène et moi mangeons tranquillement au CIRMF.
Après midi assez calme. Le soir, je laisse Sosthène à la maison, et je passe faire un tour au New Garage, voir l'équipe Sud Béton. J'aime bien Sosthène, mais là, il faut que je voie autre chose ! A peine arrivé, j'apprends qu'ils partent chez Aristo. Quelqu'un a fait venir du capitaine frais. Clémentine en a fait un bon bouillon. Je suis invité et je passe une bonne soirée avec les autres.
3 mars
Et là, j'apprends que pour Sothène, c'est la catastrophe : il est enfin passé devant le tribunal, ce qu'il attend depuis son arrestation pour clarifier la situation (et le libérer). Mais le substitut du procureur a décidé de le faire enfermer, il est placé sous mandat de dépôt pour "destruction et dégradation des biens immobiliers d'autrui". Tout ça parce qu'il a décroché des tôles de son propre toit ! En fait, la cour n'a pas apprécié son attitude de la semaine dernière, où il a menacé d'agir, puisque le tribunal refusait de le faire. Les juges se sont sentis agressés, et Sosthène le paye aujourd'hui. Il est maintenant en prison.
Je file directement là bas avec Monique (son seul soutien familial), sa copine et Ghislaine, la comptable de l'entreprise. Sosthène ne va pas bien du tout. La règle de la prison, c'est que pendant les premières 48h, on reste en cellule d'isolement. Dans le noir, dans un cachot tout petit. Et pour rendre visite en prison, c'est payant. Nous ne discutons pas ce genre de trucs avec les gardiens, mieux vaut qu'ils aient envie de lui faire plaisir. Et nous y parvenons plutôt bien. Le soir même, quand nous repassons (Monique et moi), le gardien a accepté de le mettre dans une cellule normale. Je le remercie (financièrement, bien entendu) d'avoir fait "tant d'efforts". Mais Sosthène ne va pas vraiment mieux. Il avait réussi à sortir du commissariat, et le voilà en prison. Jusqu'à quand ? Au moins jusqu'à mercredi. A moins que sa mère veuille bien faire jouer ses relations familiales, mais elle est trop faible pour le faire. Moi, de mon côté, je ne peux rien. J'espère que Monique aura le courage de passer des coups de fil à certains membres puissants de la famille.
7 mars
Je suis repassé à la prison de Franceville. Sosthène va beaucoup mieux. Je ne sais pas qu'est-ce qui le fait tenir, mais il ne se porte pas trop mal. Il est vraiment exceptionnellement positif.
8 mars
Pas grand chose : passage à la prison, recherches sur les châteaux d'eau, préparation du planning avec Romain...
9 mars
Ce soir, Sosthène a enfin été jugé. Et condamné. Heureusement, certaines personnes ont quand même accepté d'intercéder en sa faveur. Sosthène a été condamné à trois mois avec sursis. On a aussi bien critiqué sa mère, dont Sosthène n'était que le représentant. Il a même été dit qu'elle méritait autant la prison que son fils. En tous cas, cela signifie que Sosthène devrait bientôt être libéré. Dès que les papiers seront rédigés. Donc normalement demain.
10 mars
La journée d'aujourd'hui a été trop courte pour rédiger l'ordre de libération de Sosthène. Il devrait donc sortir demain, si tout va bien.
13 mars
Journée tranquille. Je suis quand même passé voir Sosthène. Super en forme, je ne comprends toujours pas ce qui le fait tenir. Il m'a demandé d'aller voir le tribunal avec sa mère demain matin. Il ne faut surtout pas la laisser aller seule avec les cousins qui cherchent à l'éliminer. Sinon, il n'a plus aucune chance.
14 mars
Je me rends donc au tribunal avec la mère de Sosthène et sa copine. Et le cousin méchant. Mais lui était déjà au tribunal, je ne pouvais pas le jeter de là, non plus ! Je suis resté plus de deux heures à ne rien comprendre aux explications en langue. A la fin, j'ai compris (en français, bien sur), que Sosthène n'avait pas été jugé. Il a juste entendu les réquisitions du procureur. Ca veut dire que les trois mois avec sursis, c'est ce que demande le procureur. Maintenant, on attend le jugement qui devrait être prononcé le 23. Les juges peuvent repousser cette date indéfiniment selon leurs priorités, et le jour du jugement, ils peuvent suivre ou pas les réquisitions du procureur. Donc personne ne sait ce qui va arriver, et Sosthène reste en prison au moins jusqu'au 23.
21 mars
Toute la journée sans électricité. Pour mes repas, je cuisine sans ouvrir le frigo, pour économiser le peu de froid qui doit y rester. En plus, il fait chaud, aujourd'hui. L'après midi, je finis une petite sieste complètement trempé de sueur. Le soir, enfin, ça revient. Et j'apprends aussi que le camion qui devait aller chercher le gaz (un camion de Mustafa) devrait arriver ce soir !
Les occupations de la journée : tentative d'explication à Mustafa que je ne veux pas payer le prix complet du voyage vu que j'ai la moitié de la cargaison posée au milieu de nulle part (ça va pas être évident de lui faire accepter), visite à Sosthène (qui attend son jugement le 23), soirée pizza au New Garage.
23 mars
Bonne nouvelle pour tous ceux qui suivaient les aventures de l'infortuné Sosthène ! Il est passé en jugement ce matin. Les juges ont suivi les réquisitions du procureur. Ca veut dire que comme le procureur l'avait demandé il y a deux semaines, Sosthène aura droit à 3 mois de prison avec sursis et une amende. En théorie du moins, il est libre !
N'empêche qu'il nous aura fallu tout l'après midi (Céline est arrivée ce midi à Franceville) pour qu'il ne passe pas une nuit de plus en prison. Un peu d'argent et beaucoup beaucoup de patience et de trajets entre la prison et le tribunal. Finalement, ce n'est que vers 20h que le chef de la prison accepte enfin de laisser sortir Sosthène avec seulement l'ordre de mise en liberté (il manque toujours le certificat de libération). Ce soir, Sosthène et Céline sont de retour !
24 mars
Après toute la matinée passée entre la prison et l'administration, Sosthène reparaît vers midi avec tous ses papiers en règle.
4 mai
Départ de Sosthène qui retourne se cacher à Otala, son village jusqu'au 23 mai au moins, date de la fin de mise à l'épreuve. Normalement on devrait le retrouver là-bas pour sa fête de départ vers de nouveaux cieux à la fin du mois.
25 mai
Sosthène est de passage à Franceville. Je vais donc l'héberger.
27 mai
J'accompagne Sosthène au taxi. Il repart vers Otala. Je ne suis pas sûr de le revoir. Ce matin, il m'a montré son album photo. C'est fou le nombre de personnages qu'il a joués : forestier-scierie, star en moto, meneur de révolte à Potos, chef d'entreprise, responsable d'entreprise d'espaces verts, pro du tourisme, jeune cadre dynamique, père de famille idéal, solitaire abandonné, organisateur de festival, cadre dynamique, éleveur brouillon, voyageur passionné !
Comme Sosthène essaye de tout revendre, j'ai récupéré un de ses vieux ordinateurs que je retape. Je suis donc pas mal en contact avec Fred, un des 2 techniciens de l'USTM (avec qui j'avais été voir les éléphants fin 2004). C'est lui qui m'a trouvé les vieilles versions de logiciels. Ce soir, nous nous retrouvons au Buké-Buké.